Le discours de Prosper Schroeder

Massimo Malvetti, J.P. Wagener, Prosper Schroeder, Rolf Tarrach, Cos Colling

La Loi de la Gravitation universelle Newton, Euler et Laplace

Le conférencier

Je ne voudrais pas vous parler exclusivement ce soir de mon livre sur « La loi de la gravitation universelle ; Newton, Euler et Laplace ». Tous ceux qui sont intéressés à ce sujet hautement intéressant de l’histoire des sciences, mais qui est en même temps une étape dans la philosophie des idées, peuvent se le procurer aisément. Je me contenterai donc d’un court résumé de la situation y décrite : La « Philosophiae Naturalis Principia Mathematica » de Newton, dont la première édition date de 1687, marquait-elle le début d’une révolution scientifique, ou était-elle une simple synthèse des idées d’un Kepler, Galilée ou Hooke? Une analyse des idées de Newton écarte cette hypothèse par le simple fait que les « Principia » cherchaient à démontrer la fausseté des approches antérieures. Pourtant, Newton subit un échec dans l’application de sa théorie de la gravitation à l’explication du mouvement de la lune, échec qui marqua le développement de la mécanique céleste pendant tout le dix-huitième siècle. Clairaut, d’Alembert et Euler doutaient de la validité de la loi newtonienne presque en même temps et leurs idées firent progresser la mécanique céleste qui atteignit l’état de « science normale » avec le «Traité de mécanique céleste » de Laplace, un siècle après Newton.
Le président et le recteur
Mon propos ce soir sera donc différent. Il veut montrer que l’histoire des idées peut être un moyen de prédilection pour arriver à une intégration des deux cultures : celle basée sur le savoir littéraire et philosophique d’un côté et celle ayant comme base les sciences dures tels que les mathématiques, la physique et nouvellement les sciences biologiques.

Mais d’abord il faut définir cette idée de culture et la façon de penser propre à cette démarche intellectuelle. Ce fut Ernst Cassirer qui détermina une analogie entre l’idée philosophique de la culture et une conversation entre deux individus possédant chacun de vastes connaissances dans les domaines les plus divers. Seulement par le fait de pouvoir comprendre les choses réelles brutes se pointant dans la réalité de façon immédiate au moyen de la pensée symbolique, nous créons la base de tout début de culture. Tout comme dans toute conversation d’un certain niveau, l’idée de culture appliquée à la vie concrète mène à une compréhension immédiate de toute pratique vitale. On en tire une compréhension intuitive des formes, constructions et institutions, permettant de vivre de façon quasi naturelle, en les arrangeant dans un univers transparent, ces objets concrets que nous utilisons sans y réfléchir mais de façon naturelle.
Culture veut dire aussi et surtout communication.

Mais le pouvoir communicatif n’est pas la seule catégorie de tout aspect culturel. Il y a d’autres caractéristiques. Toute culture peut être identifiée aussi par une différentiation d’un style de vie associé à une image du monde qui oui correspond. Elle se départage en un ensemble de sphères différentes et distinguables de domaines comme l’économie, le droit, la politique, la religion, l’éducation, les arts et les sciences. Retenons que tous ces aspects font partie d’un univers symbolique. Au lieu de s’occuper des « choses en soi » l’homme se concentre surtout sur soi-même. Il vit dans un espace linguistique, il est entouré par les arts dans le sens large, il est marqué par des rites religieux, bref, d’après Cassirer, la culture est « l’univers symbolique » par excellence, ce filet à mailles très fines qui entoure et emprisonne l’homme pendant toute sa vie. Il n’y a pas le « bon sauvage » sans culture, aucune, inventée par J.-J. Rousseau, du simple fait qu’ne matrice culturelle imprime un sens à la vie humaine et des individus et des groupes même les plus primitifs.

Les invités
Après cette tentative, nécessairement sommaire d’une définition de l’idée de culture, revenons à un aspect plus concret de cette notion, issu de l’organisation sociologique de notre société : la présence de deux apparences apparemment incompatibles de cette culture, humaniste d’un côté et scientifique de l’autre. Quelle est la position des sciences « dures » par rapport à l’héritage humaniste que d’aucuns considèrent aujourd’hui encore comme le seul et unique contenu de ce fonds culturel ?

« Mettre la science en culture » soulève un sérieux problème de communication : il existe une dissonance certaine entre les moyens de communication, entre les aspects des deux approches culturelles qui devra être méditée à la fois dans le camp des représentants de la partie humanistique de la culture, que dans celui des scientifiques. Et les rares savants nomades, se proposant de construire des ponts entre les deux perspectives culturelles, sont essentiels à toute évolution harmonique des disciplines des deux côtés de la barrière. Si la culture humaniste privilégie l’invention libre, l’extra rationnel à la limite, la partie de la culture générale basée sur les sciences « dures » se différencie de cette approche exclusivement inventive par son emploi obligatoire de l’outil mathématique comme langage, la culture scientifique restreint en quelque sorte la liberté de l’esprit humain. Les controverses, si fréquentes dans les humanités, se règlent dans les sciences au moyen de la démonstration mathématique comme procédure. Mais cette méthode est loin de mener à une aridité intellectuelle. Car à peine une démonstration est-elle censée avoir apporté une solution, que la controverse s’ouvre de nouveau, soit sur les limites de la solution proposée, soit sur la valeur des hypothèses à la base de la démonstration, voire l’existence même des êtres mathématiques utilisés. En effet, un accord a priori sur l’existence des êtres mathématiques ne préjuge pas de l’incorporation nécessaire de ceux-ci dans un univers mathématique devenant ainsi plus complet. Ici apparaît un pont entre la partie scientifique de la culture générale et la philosophie. D’où vient cette certitude dans l’outil mathématique ? Kant, scrutant les concepts fondamentaux de la culture scientifique, estime que la « connaissance » est tributaire d’une structure inhérente à l’esprit de l’homme, à sa sensibilité et à son entendement. Pour lui, la connaissance scientifique s’acquiert par la construction de concepts via l’intuition. Le mathématicien, tout comme un explorateur, devrait d’abord construire son objet et ensuite seulement l’étudier, afin d’en tirer les conséquences logiques. Il en va de même pour toutes les branches des « sciences dures », pour l’ensemble de la partie scientifique de la culture, les facultés mentales humaines étant intimement liées aux mathématiques, l’outil fondamental de ces sciences.

La différence entre la partie littéraire et humaniste de la culture et l’accueil des postulants pour être admis à participer au mouvement culturel, demande de vaincre plusieurs barrières. Il faut, pour entrer dans un monde d’objets abstraits, consentir d’abord à leur existence. Ici se situe la différence fondamentale entre la connaissance et le savoir, aussi élaboré soit-il. Et l’on peut même se demander si le savoir n’est que l’étape antérieure au processus de la connaissance. Celle-ci signifie d’abord une intériorisation plus personnelle mais aussi beaucoup plus difficilement réalisable que l’accumulation de tout un pan d’une branche de savoir.

Les deux aspects de la culture possèdent un point de réunion commun dans l’histoire des idées, branche à laquelle mon ouvrage veut être une contribution en décrivant un épisode des plus intéressants de l’histoire de la physique théorique de la fin du dix-septième respectivement du début du dix-huitième siècle. Cette histoire des sciences peut se concevoir de deux manières différentes : l’histoire interne et l’histoire externe, la première étant normative et rationnelle, tandis que la deuxième est empirique voire sociologique. Néanmoins, si ces deux approches font usage de méthodologies différentes, elles sont toutes les deux redevables à la rationalité comme but explicatif et à la logique comme outil. Lakatos a longuement réfléchi sur la position respective des deux approches philosophiques dans l’ensemble de la culture et il est parvenu aux conclusions suivantes : « l’histoire des sciences est toujours plus riche que sa reconstruction rationnelle. Mais la reconstruction rationnelle ou l’histoire interne, est première tandis que l’histoire externe est seulement seconde, puisque les problèmes les plus importants de l’histoire externe sont définis par l’histoire interne ». L’histoire interne occupe donc une position idéale typique, elle fixe en quelque sorte l’image culturelle du passé, tout en se limitant à une représentation cadrant avec l’univers culturel en vigueur. Néanmoins, indépendamment de la méthodologie choisie, il subsiste le problème technique auquel tout historien doit d’abord trouver une solution. Il se doit d’abord de reconstruire un fragment pertinent des faits qu’il se propose de décrire et d’évaluer, et c’est seulement après avoir fixé les limites naturelles de son univers descriptif qu’il décidera de placer cette portion du passé, soit dans un contexte d’histoire interne, purement et exclusivement rationnelle, soit en adoptant une description plus riche et truffées de considérations philosophiques voire sociologiques ou autrement matérielles donnant une richesse plus étendue à la représentation de la situation à décrire, mais qui peut en même temps devenir plus subjective.

Ma description de l’invention et de l’évolution de la loi de la gravitation de Newton à Laplace cherche à se placer à la fois sur les deux plans méthodologiques, ceci afin de montrer que tout évolution dans le domaine scientifique est en même temps un phénomène culturel. En effet, il faut que ce merveilleux acquis humain que constitue l’amalgame des humanités et des sciences humaines d’un côté, les sciences naturelles et leur histoire redeviennent un ensemble indépendamment des thèses de Snow. En effet, il est grand temps de faire face à la destruction de l’idée de l’Université, une des grandes acquisitions du dix-neuvième siècle, par les politiciens de l’Union Européenne en instituant le système de Bologne. Celui-ci, non seulement dégrada les institutions universitaires au niveau d’écoles d’art et métiers, par une réduction irresponsable du temps des études truffée en plus par des obligations de passer – avant d’obtenir le grade de « bachelor » – un temps appréciable des trois années accordées à l’étranger pour obtenir cette qualification, qu’il fallait posséder tout le long de l’aventure intellectuelle moyenâgeuse avant d’entamer les vraies études.

Il faut se rendre compte en Europe, que sous la dominance des vues exclusivement économiques et politiques, la culture et les humanités perdent en importance. Notre civilisation aussi. Le chois de pseudo « Capitales de la Culture » n’y changera strictement rien, d’autant plus si l’on s’aperçoit que cette « culture », qu’il s’agit de présenter au grand public ne dépasse gère la « Spassgesellschaft » qui suggère à faux que la vie peut être vécue sans le moindre effort.

Il faut en Europe une réflexion « Back to the Roots ». L’amalgame des deux aspects de la culture y fait absolument partie. La fragilisation, sous prétexte de décerner des titres universitaires d’une qualification douteuse devrait cesser. Si nous ne réussissons pas à présenter au Monde une intégration des deux cultures, il y aura une perte de celle-ci au plus grand dam de la Société Européenne qui,
malgré les tentatives d’une approche « multi-culti » constitue toujours encore le plus grand acquis de la société humaine en général.

Mon livre est une humble tentative dans la poursuite de ce but.
Le public attentif